Le coeur du monde – 6

Le coeur du monde – 6

Le coeur du monde – 6

Hans-Urs von Balthasar

Le coeur du monde – VI (fin)

Je suis la lumière du monde, dit Dieu, et sans moi vous ne pouvez rien faire. Il n’y a aucune lumière, ni aucun Dieu en-dehors de moi. Pourtant c’est vous qui êtes la lumière du monde, lumière empruntée, mais non fausse lumière. Et, brûlant de ma flamme, vous devez incendier le monde de mon feu. Allez au-dehors jusque dans la nuit la plus épaisse, portez mon amour comme des agneaux au milieu des loups, portez mon message à ceux qui sont amis dans les ténèbres et à l’ombre de la mort. Allez au loin, risquez-vous sans crainte hors de la bergerie bien gardée; jadis je vous ai ramenés au foyer alors que vous gisiez ensanglantés entre les épines, pauvres agneaux égarés, et je vous ai rapportés dans mes bras, moi le bon pasteur.

Mais, à présent, le troupeau est dispersé, la porte de l’enclos est ouverte: c’est l’heure de la mission! Allez au loin, séparez-vous de moi car je suis avec vous jusqu’à la fin du monde! Car moi-même je suis sorti du Père, par ma sortie je fus obéissant jusqu’à la mort, et par mon obéissance je devins la parfaite image de son amour pour moi. C’est la sortie elle-même qui est l’amour, la sortie elle-même qui est le retour. Comme mon père m’a envoyé, ainsi je vous envoie. Sortant de moi comme le rayon du soleil, comme le fleuve de la source, demeurez en moi, car je suis moi-même le rayon qui émane, le fleuve qui s’échappe du Père. Donner est meilleur que recevoir. De même que je répands le Père, ainsi vous devez me répandre. Gardez votre visage tellement tourné vers moi que je puisse le tourner vers le monde. Ecartez-vous si bien de vos propres voies que je puisse vous placer sur la voie que je suis moi-même. 

C’est là un nouveau mystère, inaccessible à la faible créature: que même la distance gardée envers Dieu, même la froideur du respect, soit une image et un symbole pour Dieu et pour la vie divine. La vérité la plus incompréhensible est la plus authentique: que tu ne sois pas Dieu, voilà précisément ce qui te rend semblable à Dieu, et que tu sois hors de Dieu, voilà ce qui te place en Dieu. Car être en face de Dieu t’élève au niveau divin. Dans ce qu’il y a d’incomparable en ton moi, tu reflètes ce qu’il y a d’unique en ton Dieu. Mais le sens de la création demeure indéchiffrable, tant que le voile est posé sur l’image éternelle. Cette vie ne serait qu’un destin implacable, ce temps ne serait que tristesse, et tout amour serait éphémère, si le coeur de l’être ne battait au sein de la triple vie éternelle. C’est parce qu’elle provient de cette source éternelle que la vie commence à jaillir en nous aussi, nous parle du Verbe, devient elle-même verbe et langage et nous transmet, comme marque éclatante de l’Amour divin, la mission d’annoncer le Père dans le monde. 

Et c’est grâce à la même source qu’est enfin détruite la malédiction de la solitude: car tout face à face divin, et désormais les êtres particuliers, hommes, femmes, vivants, minéraux, loin d’être exclus de la vie universelle, loin d’être enfermés dans un cachot obscur d’où tenterait vainement de s’échapper leur nostalgie, sont tous membres les uns des autres, et comme messagers de Dieu, forment l’objet d’une recréation souveraine qui fait d’eux un seul corps dont la tête repose dans le sein du Père. 

Ne te lasse donc pas de battre, coeur de l’existence, pouls du temps, instrument de l’éternel amour! Tu nous fais riches, tu nous fais pauvres à nouveau; tu nous attires à toi et tu te retires de nous. Mais toujours nous sommes ton bien. Tu fais entendre au-dessus de nous l’éclat puissant de ta voix, tu nous réduis au silence avec tes étoiles, tu nous emplis à déborder et tu nous vides jusqu’au fond. Mais que ta Majesté éclate ou qu’elle s’efface, qu’elle nous comble de richesses ou nous dépouille de tous biens, tu es le Seigneur et nous sommes à toi. 

Hans Urs von Balthasar, Le Royaume, dans: Le coeur du monde (Desclée de Brouwer, 1956)

image: Chiostro di San Damiano, Assisi (www.regnierfamille.free.fr)

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