Chemins de traverse – 28 / Antonio Tabucchi

Chemins de traverse – 28 / Antonio Tabucchi

Chemins de traverse – 28 / Antonio Tabucchi

Antonio Tabucchi

On est en train de le suivre, le personnage inconnu qui est arrivé en Crète pour rejoindre une agréable localité marine et qui à un certain moment, brusquement, pour une raison elle aussi inconnue, a pris une route en direction des montagnes. L’homme poursuivit jusqu’à Mourniès, traversa le village comme s’il savait où aller, sans savoir où il allait. En réalité il ne pensait pas, il conduisait et c’est tout, il savait qu’il allait vers le Sud, le soleil encore haut était déjà dans le dos. 

Depuis qu’il avait changé de direction il avait retrouvé cette sensation de légèreté qu’il avait éprouvée pendant quelques instants à la petite table du glacier en regardant d’en haut l’ample horizon: une légèreté insolite, et en même temps une énergie dont il ne gardait pas mémoire, comme s’il était redevenu jeune, une sorte de subtile ivresse, presque un petit bonheur. Il arriva jusqu’à un village qui s’appelait Fournès, traversa le bourg avec assurance, comme s’il connaissait déjà la route, il s’arrêta à un croisement, la route principale continuait sur la droite, il s’engagea sur la route secondaire qui indiquait Lefka Ori, les montagnes blanches. Il poursuivit tranquillement, la sensation de bien-être se transformait en une sorte d’allégresse, un air de Mozart lui vint en tête et il sentit qu’il pouvait en reproduire les notes, il commença à les siffloter avec une facilité qui le stupéfia, en se trompant de ton de façon pitoyable sur un ou deux passages, ce qui le fit rire.

La route filait entre les âpres gorges d’une montagne. C’étaient des lieux beaux et sauvages, l’automobile parcourait une étroite bande d’asphalte le long du lit d’un torrent à sec, à un moment le lit du torrent disparut entre les pierres et l’asphalte se transforma en un sentier de terre, dans une plaine dénudée au milieu des montagnes inhospitalières, pendant ce temps la lumière tombait, mais il allait de l’avant comme s’il connaissait déjà cette route, comme quelqu’un qui obéit à une mémoire ancienne ou à un ordre reçu en rêve, et à un certain point il vit sur un poteau branlant une pancarte en fer-blanc avec des trous comme si elle avait été transpercée par des balles ou par le temps et qui disait: Monastiri, le monastère. 

Il suivit cette direction comme si ça avait été ce qu’il attendait jusqu’à ce qu’il voie un petit monastère avec un toit à moitié en ruine. Il comprit qu’il était arrivé. Il descendit. La porte dégondée de ces ruines penchait vers l’intérieur. Il pensa qu’il n’y avait désormais plus personne dans ce lieu, un essaim d’abeilles sous le petit portique semblait en être l’unique gardien. Il descendit et attendit comme s’il avait rendez-vous. Il faisait presque nuit. 

Dans l’embrasure de la porte apparut un moine, très vieux et se déplaçant avec difficulté, il avait l’aspect d’un anachorète, avec les cheveux hirsutes sur les épaules et une barbe jaunâtre, que veux-tu? lui demanda-t-il en grec. Tu connais l’italien? répondit le voyageur. Le vieux fit un signe d’assentiment de la tête. Un peu, murmura-t-il. Je suis venu prendre le relai, dit l’homme.

Antonio Tabucchi, Contretemps/ extrait, dans: Le temps vieillit vite (coll. Folio/Gallimard, 2010)

image: Ile de Spinalonga, Crète (www.tangka.com)

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