Le coeur du monde – 11

Le coeur du monde – 11

Le coeur du monde – 11

Hans-Urs von Balthasar

Le coeur du monde – XI

Je suis le cep de vigne, et vous êtes les sarments. Je suis la racine, le tronc et la branche, humble et sans apparence, infirme et noueux, à demi couvert par le sol, gisant sous la neige et l’ardoise, mais vous êtes mes fleurs, vous êtes mon fruit. Dans les longues nuits d’hiver, je rassemble mes forces, j’aspire goutte à goutte, de la terre caillouteuse, l’eau insipide, mais parmi les tempêtes et les bourrasques, sous les ardeurs furieuses du soleil et les gelées nocturnes, je fais pousser mes rameaux un à un, j’exsude mon sang précieux, mon vin doré. Ce sang, ce vin: c’est vous-mêmes. Je suis la vigne, vous êtes le vin que je pleure.

D’abord vous étiez de simples tiges gonflées de sève et ondoyantes comme des serpents, avides de vie et de liberté, vous vous êtes efforcés de sortir au grand jour, vous avez désiré ardemment vous éloigner du tronc gris, cuirassé d’écorces, vous avez voulu conquérir une existence propre et profiter de la joie de vivre en vous étirant au soleil. Vous avez étendu de longues tentacules pour saisir, appréhender, enlacer, tenir attaché tout ce qui vit et se meut. C’est ce que vous appelez connaissance et amour. Et les tiges s’allongent vers le ciel, vers la lumière et les étoiles, cherchant avidement à se saisir de Dieu, mais leurs extrémités crochues ne retiennent que de l’air et du vide.

Je suis le cep de vigne, et j’ai nourri moi aussi le désir et l’aspiration, car l’été vient après le printemps, et la sagesse naît de la désillusion. Mais mon Père est le vigneron, et il retranche en moi tout sarment qui ne porte pas de fruit. Le désir sauvage des tiges tombe à terre sous le tranchant du couteau; de nouveau je me trouve dénudé, et la plupart de vous se dessèchent, bons seulement pour le feu. Le fer brûlant passe à travers votre convoitise tendue vers le monde et vers Dieu; touchée à la racine, elle s’effondre sans force dans l’éclat d’une flamme, et ce qui paraît encore embrasement plein de vie n’est qu’une ardeur de mort qui consume un à un tous vos membres. Laissez ce feu brûler dans vos membres, car vous brûlez en moi et pour moi. Tout jugement m’a été remis et aucun ne vient à moi si ce n’est par le feu. Et aucun de ceux qui sont livrés à leurs convoitises n’entrera dans le royaume des cieux.

Hans Urs von Balthasar, Je suis la vigne, dans: Le coeur du monde (Desclée de Brouwer, 1956)

image: Carmel du Pâquier, Suisse (carmel-lepaquier.com)

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