Le coeur du monde – 5

Le coeur du monde – 5

Le coeur du monde – 5

Hans-Urs von Balthasar

Le coeur du monde – V

Et, à vrai dire, la vie tend continuellement à aller plus loin, s’éloignant de son commencement, elle se cherche elle-même et croit se trouver là où elle se sent à l’abri de la menace de son origine. Car trop fragile paraît le germe, trop nécessaire pour lui une coque plus résistante, trop proche le néant qu’il était à l’instant de sa naissance. Mais une loi d’airain force le trait parti verticalement à revenir à son point de départ. Décrivant un grand arc, la vie s’élance, prenant conscience d’elle-même, elle veut se maintenir sur l’étroite arête, le sang circule plein de vigueur, gonfle le coeur et la tête, communique une vie ardente à l’être particulier; infatué de lui-même et de sa mission, celui-ci se déclare le créateur des biens qu’il distribue et qui lui viennent d’ailleurs, de l’hérédité, de sources inconnues.

Mais l’ascension prend fin à l’arrivée au col, et, tandis que pour d’autres c’est encore la course montante du soleil, le sentier qu’il suit commence à s’incliner, l’après-midi vient, il s’enfonce dans de froides et sombres forêts, de nouveau il entend un faible bruit: c’est d’abord un petit ruisseau, le souvenir presque effacé du jeune âge qui se réveille, puis s’élève la nostalgie de l’ancien temps, un espoir naît soudain, l’amour l’emporte, et, à l’improviste, brusquement, comme tombe une cataracte, c’est la chute dans l’abîme insondable, dans la nuit de l’origine. Et tous ces êtres particuliers, toute cette existence étrange à l’état de séparation, s’absorbe, comme les cours de différents fleuves, dans l’unique mer de la vie et de la mort. Là, les vagues s’élèvent et s’abaissent, les corps accolés aux corps, les figures, les âges, les siècles côte à côte, prodigieuse écume, viennent se jeter en hommage sur le rivage uni de l’éternité.

Telle est la signification de notre vie: reconnaître, prouver que nous ne sommes pas Dieu. Ainsi mourons-nous en Dieu, car Dieu est la vie éternelle; et comment pourrions-nous l’atteindre autrement que par la mort? Dans notre vie la mort est le gage que nous touchons à la Vie supérieure. La mort est la révérence de notre vie, la cérémonie de l’adoration devant le trône du Créateur. Et comme le fond le plus intime des êtres est fait de la louange et du service qu’ils doivent à leur Créateur, une goutte de mort est à chaque instant versée en tout être. Mais comme le temps et l’amour sont étroitement entrelacés, les êtres aiment aussi leur mort et leur existence ne se refuse pas à disparaître. 

Et même si la vie particulière est saisie d’angoisse à cette perspective, si le vouloir propre se révolte, l’existence elle-même, le mouvement profond de la vie, reconnaît son Seigneur et s’incline volontiers à son approche. Car mystérieusement elle le pressent: il n’y a un automne que parce qu’un printemps se prépare, et c’est volontiers que flétrit en ce monde ce qui porte la promesse de fleurir en Dieu.

Ainsi meurt et ressuscite en Dieu toute créature. Nous voltigeons en présence de la lumière, nous sommes fascinés par elle et pris de vertige; mais le feu, que nul ne peut approcher, nous tient sous son charme. Nous nous précipitons dans les flammes, nous sommes consumés, mais la flamme ne tue pas, elle transforme en lumière et brûle en nous comme amour. Amour qui en a la science profonde: ce qui vit en nous, ce qui s’est érigé au centre de nous-mêmes, ce dont nous vivons, ce qui remplit et nous nourrit, ce qui nous attire irrésistiblement, ce qui se recouvre de nous comme d’un manteau, ce dont notre âme a un essentiel besoin: cela, ce n’est pas nous, c’est infiniment proche, le Seigneur en nous. Et pleine d’amour, grandit en nous la crainte qui, toujours plus impérieuse, nous fait plier le genou dans la poussière du néant.

Avec plus de force encore que le temps, retentissent les battements de coeur de l’amour. Il bat unissant ce qui est deux et divisant ce qui est un. Ainsi vivons-nous de Dieu: de ce qu’il nous attire avec force dans son foyer brûlant, de ce qu’il nous ravit, avec une aisance souveraine, tout autre centre que le sien. Mais nous ne sommes pas Dieu; et afin de nous manifester avec plus d’éclat encore sa force d’attraction, il nous repousse magistralement au dehors, non solitaires cependant, non revêtus de faiblesse, mais comme de véritables sujets responsables, forts de sa mission. 

Jalousement, Dieu nous adresse son appel, il nous veut pour lui et pour son honneur seul. Mais, chargés de son amour et vivant de son honneur, il nous renvoie dans le monde. Car le rythme de la création n’est pas une sortie de Dieu suivie d’un retour en Dieu. Uns et indivis au contraire sont les deux mouvements: aussi nécessaire la sortie que la rentrée; non moins voulue de Dieu la mission que la nostalgie de l’origine. Et plus divine peut-être encore que le retour en Dieu, est la sortie de Dieu, car voilà ce qu’est la grandeur suprême: non pas connaître Dieu en lui renvoyant sa lumière comme des miroirs resplendissants, mais rayonner de tous côtés sa lumière comme des torches ardentes.

Hans Urs von Balthasar, Le Royaume, dans: Le coeur du monde (Desclée de Brouwer, 1956)

image: Carmel du Pâquier, Suisse (carmel-lepaquier.com)

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