Le coeur du monde – 2

Le coeur du monde – 2

Le coeur du monde – 2

Hans-Urs von Balthasar

Le coeur du monde – II

L’espace est froid et raide, mais le temps est vivant; l’espace désunit, mais le temps fait se rejoindre toutes choses. Il ne coule pas hors de toi, tu ne flottes pas sur lui comme un morceau de bois voguant au fil de l’eau; mais c’est à travers toi qu’il s’écoule, c’est toi-même qui t’écoules, c’est toi-même qui es le flot. Es-tu dans la tristesse? Fais confiance au temps, bientôt tu seras dans la joie. Es-tu dans la gaieté? Tu ne la garderas pas longtemps, bientôt tu seras dans les larmes. Brise légère, le temps te fait voler, comme la feuille morte, d’une humeur à l’autre, d’un état à l’autre, de la veille au sommeil et du sommeil à la veille. Tu ne peux longtemps voyager, bien vite tu t’arrêtes, recru de fatigue et affamé, tu répares tes forces, tu te lèves, tu recommences à marcher. Tu souffres de l’attente: de très loin, inaccessible, tu aperçois l’action que tu rêves d’accomplir. Mais sans arrêt le flot t’emporte, et un matin, voici que l’heure d’agir est arrivée.

Tu es un enfant, et jamais – tu le penses du moins – tu ne t’évaderas de la faiblesse de l’enfance qui t’enferme dans une prison obscure. Mais regarde, les murs eux-mêmes de ta prison deviennent souples et mouvants, ton être tout entier se transforme, maintenant l’enfant a disparu, c’est l’adolescent, c’est le jeune homme qui est là. Du fond de toi-même jaillissent des sources cachées, des possibilités attrayantes s’entr’ouvrent à tes yeux comme des fleurs écloses, et un jour voici que le monde autour de toi a pris toute sa taille. Doucement le temps te mène d’une courbe à l’autre, des perspectives, des horizons se déroulent par côté au passage: à présent le changement te paraît désirable, tu devines une aventure incroyable. Tu t’orientes dans une certaine direction, tu as l’impression de la présence d’une mer, tu soupçonnes une éclosion imminente. Et tu t’aperçois d’une chose: ce qui se transforme en toi se transforme aussi autour de toi en toute réalité. Chaque point que tu effleures au passage est lui-même en mouvement, il est entraîné vers un terme inconnu, sa propre histoire déjà longue se poursuit en lui, mais pas plus que toi, il ne sait où elle se termine.

Tu lèves les yeux vers le ciel: vertigineusement les soleils tournent, chargés de leurs grappes de planètes, d’une course inlassable ils vont vers des étendues toujours plus lointaines et des espaces toujours plus inaccessibles. Tu analyses les atomes: ils laissent entrevoir une complexité inouïe, ils ressemblent à une fourmillière foulée aux pieds. Tu recherches un point fixe, une loi stable, et tu crois les trouver au centre de la terre. Mais elle aussi est pur événement, pure histoire, personne ne peut prédire la route des nuages même pour la semaine qui vient. 

Et sans doute il y a une loi, mais c’est la loi mystérieuse de la transformation que personne ne peut comprendre sinon qui se transforme lui-même. Impossible d’attirer le flot sur la berge pour s’emparer de la loi du courant comme on capture un poisson. Et si tu veux apprendre à nager, il faut te jeter à l’eau. Les sages, parmi les hommes, cherchent à sonder l’existence en son fond, mais ils n’arrivent qu’à décrire une ondulation du fleuve; sur leur tableau, l’écoulement est fixé et leur peinture ne redevient fidèle que s’ils veulent bien la replonger dans le courant. Ils ont réalisé bien des tentatives les êtres pleins d’avidité, ils ont déversé pierre sur pierre dans le lit du fleuve pour endiguer son cours. Dans leurs systèmes ils espéraient enfermer un îlot de l’océan éternel, et ils ont gonflé leurs coeurs comme des ballons pour incarner l’éternité dans l’instant. Mais ils n’ont capté que du vent, et leurs ballons ont crevé, ou bien, perdus dans leurs rêves, ils ont oublié de vivre, tandis qu’insouciant le flot recouvrait leurs cadavres.

Car le précieux secret est dans le courant lui-même, et ce n’est qu’en te livrant au flot que tu pourras le saisir. La perfection: elle est dans la plénitude du devenir! C’est pourquoi n’estime jamais que tu es arrivé au but; oublie ce qui est derrière toi, et tends de toutes tes forces vers ce qui est en avant: dans le changement qui t’arrache tes conquêtes, tu seras enfin transformé en ce que tu désires ardemment.

Fais donc confiance au temps. Le temps, c’est de la musique; et le domaine d’où elle émane, c’est l’avenir. Mesure après mesure, la symphonie s’engendre elle-même, naissant miraculeusement d’une réserve de durée inépuisable. Souvent l’espace manque: le bloc de marbre n’est pas assez volumineux pour la statue projetée, la place publique n’arrive pas à contenir la foule immense qui s’y presse. Mais le temps a-t-il jamais manqué? S’est-il jamais terminé comme un fil trop court? Le temps est aussi long que la grâce. Abandonne-toi à la grâce du temps. Impossible d’interrompre la musique pour la saisir et la mettre en réserve: laisse-la couler et s’enfuir, sinon tu ne la comprendras pas. Tu ne peux la ramasser dans un bel accord pour la tenir ainsi une fois pour toutes. 

La patience est la première vertu de celui qui veut apprendre. Mais voici le deuxième renoncement qu’il te faut subir: tu ne saisis tout l’élan de la mélodie que lorsque le dernier son est retombé dans le silence. Alors seulement tu peux apprécier les masses mystérieuses, la portée des arcs, et l’élégance des courbes; seul ce qui s’est évanoui dans l’oreille a pris naissance dans le coeur. Et pourtant: tu ne saisis pas dans l’unité invisible de l’esprit ce que tu n’as pas appréhendé d’abord dans la multiplicité visible des sens. Ainsi l’éternel est au-dessus du temps, et il est sa récolte, et pourtant il ne devient lui-même que dans le changement du temps.

Hans Urs von Balthasar, Le Royaume, dans: Le coeur du monde (Desclée de Brouwer, 1956)

image: Carmel du Pâquier, Suisse (carmel-lepaquier.com)

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