Boris Vian

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Et si l’enfer était un monde sans rêves? Telle est peut-être bien la question centrale que soulève L’arrache-coeur, plus de trente ans après une première lecture. Tout commence avec le héros de cette histoire, Jacquemort, intrigué par les cris provenant d’une maison à l’écart d’un village littoral indéterminé. Il se trouve ainsi confronté à Clémentine, sur le point d’accoucher, et même s’il est psychiatre de formation, il connaît suffisamment les rudiments de la médecine pour lui venir en aide. Les nouveaux-nés sont au nombre de trois: Noël et Joël – vrais jumeaux – ainsi que Citroën, plus grand que les deux autres.

Jacquemort décide de s’installer au coeur de cette curieuse famille dont le père, Angel, après cet événement, est rejeté à tout jamais par son épouse. En effet, Clémentine ne vit plus désormais que pour ses enfants: un bonheur forgé à l’abri des autres, des dangers naturels et des mauvais désirs propres à l’univers des adultes. Il faut leur construire un monde parfait, un monde propre, agréable, inoffensif, comme l’intérieur d’un oeuf blanc posé sur un coussin de plumes. Cette soif d’amour pour sa progéniture, obsédante, exclusive, absolue, met Jacquemort mal à l’aise.

Il n’est pas au bout de ses surprises, car au village, le voici qui assiste à la foire aux vieux – une dégradante vente aux enchères – et à la crucifixion d’un étalon – puni pour avoir fauté – sans que la moindre parcelle d’émotion des habitants ne soit ébranlée. Enfin, il ne parvient pas à oublier l’apprenti du menuisier, mort à force de trimer et d’être maltraité, qu’Angel charge dans une caisse et qu’il abandonne au cours lent du fleuve, sans autre cérémonie…

L’un des points forts du roman est sa rencontre avec La Gloire, ce passeur du fleuve des morts comme le définit si bien Raymond Queneau. Lorsqu’il fut au niveau de la barque, il vit l’homme s’accrocher au bord et s’efforcer d’y remonter. L’eau du ruisseau rouge passait sur ses vêtements, en perles vives, sans les mouiller. (…) C’était un homme assez âgé. Il avait un visage creusé, des yeux bleus lointains. Il était entièrement rasé et ses cheveux blancs et longs lui donnaient une expression à la fois digne et débonnaire, mais sa bouche, au repos, se marquait d’amertume. Il se lie avec lui, au-delà de ce qu’il aurait pu espérer, et devant son affirmation de vouloir rester au village, son interlocuteur le met en garde: Alors, vous serez comme les autres. vous aussi vous vivrez la conscience libre, et vous vous déchargerez sur moi du poids de votre honte. (…) Vous serez comme eux. Vous ne me parlerez plus. Vous me paierez. Et vous me jetterez vos charognes. Et votre honte.

Un éclairage sombre de cet envers de nous-mêmes – refoulé ou exalté à certaines heures – dont le jugement inflexible et cruel, peut engendrer les horreurs les plus ordinaires. Une étrange préfiguration de société familière – la nôtre – où la lâcheté, la peur et l’absence de valeurs morales dévoile parfois un visage aussi inhumain que celui de L’arrache-coeur.

Contre les pouvoirs du rêve refusant d’intégrer le monde absurde des adultes, les murs ou les grilles ne suffisent pas et Clémentine – sainte pour les uns, monstre pour les autres – saura trouver, au nom de l’amour, la parade qui empêchera ses jeunes enfants de voler en pourchassant les oiseaux: Il aperçut les trois cages. Elles s’élevaient au fond de la pièce vidée de ses meubles. Elles étaient juste assez hautes pour un homme pas très grand. Leurs épais barreaux carrés dissimulaient en partie l’intérieur, mais on y remuait. Dans chacune, on avait mis un petit lit douillet, un fauteuil et une table basse. Une lampe électrique les éclairait de l’extérieur. (…) Ca devait être merveilleux de rester tous ensemble comme ça, avec quelqu’un pour vous dorloter, dans une petite cage bien chaude et pleine d’amour.

Plutôt mal accueilli lors de sa parution, en 1953, L’arrache-coeur est pourtant un chef-d’oeuvre mêlant le langage poétique à des impressions crues ou fortes, dont la modernité est stupéfiante. Encore aujourd’hui… 

Boris Vian, L’arrache-coeur (coll. Livre de Poche/LGF, 2001)

image: http://redbirdy.skyrock.com

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