Morceaux choisis – 486 / Charles Péguy

Morceaux choisis – 486 / Charles Péguy

Morceaux choisis – 486 / Charles Péguy

Charles Péguy

O nuit, dit Dieu, Ma fille au grand manteau, Ma fille au manteau d’argent. Par toi J’obtiens quelquefois le désistement de l’homme. Et le renoncement de l’homme. Et le déraidissement de l’homme. Et qu’il se taise, surtout, qu’il se taise, il n’en finit pas de parler. Pour ce qu’il dit. Pour ce que ça vaut ce qu’il dit. Et qu’il cesse de penser. Pour ce que ça vaut. Créature à la nuque raide. Créature aux tempes barrées.

Je n’aime pas, dit Dieu, celui qui a la tête comme un morceau de bois. Les idoles aussi étaient en bois. Celui qui dans un perpétuel raidissement roule une perpétuelle migraine. Je n’aime pas, dit Dieu, celui qui pense et qui se tourmente, et qui se soucie et qui roule une migraine perpétuelle dans la barre du front, et un mal de tête dans le creux de la nuque, dans le derrière de la tête. Au point d’inquiétude. Et qui a les sourcils froncés perpétuellement, comme un secrètement malheureux. Et les tempes battantes et qui est brûlé de fièvre. Et aussi qui a les bords des paupières fripés à force de regarder le jour du lendemain. Ne suffit-il pas que Moi, Je le regarde, le jour du lendemain?

O nuit, tu obtiens quelquefois le désistement de ce malheureux. Et qu’il se détende. C’est tout ce que Je leur demande. Qu’il ne roule point un flot perpétuel dans sa tête, un océan d’inquiétude.

Qu’est-ce que Je leur demande? Qu’ils ferment un peu les yeux. Qu’ayant fait leur prière ils se couchent dans leur lit en long. Les jambes au bout des pieds et le corps au bout des jambes et la tête au bout du corps. Qu’ils désarment enfin…

Charles Péguy, Le Mystère des saints Innocents / extrait, dans: Oeuvres poétiques et dramatiques (Bibliothèque de la Pléiade/Gallimard, 2014)

image: Nguyen Thanh Binh, Mother And Child Are Sleeping (fineartamerica.com)

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