Jésus-Christ ou rien – 57

Jésus-Christ ou rien – 57

Jésus-Christ ou rien – 57

Jésus-Christ ou rien – LVII

Bernard Bro

C’était début octobre… On avait fini d’arracher les pommes de terre. Toute la montagne était glorieuse: les sapins verts, les merisiers rouges, les érables jaunes. Or, un matin, un de mes voisins, Joseph, vint me voir et me dit: Savez-vous ce qui est arrivé à Elie? C’était un autre de mes voisins. Avant-hier, il m’avait aidé à battre l’orge. Il allait bien. Hier soir, il s’est suicidé. Un coup de détresse. Sa femme a bien essayé de le ramener à la raison. De crainte, elle était passée dans la chambre d’à-côté. Après la détonation, elle a fait le tour du chalet pour regarder par la fenêtre: les poumons se soulevaient encore.

Trois jours après, on a enterré Elie. Tout le village était là. Tous, plus silencieux que jamais, étaient venus. Même ceux qui ne viennent pas habituellement à l’église. On ne pleurait pas. C’était plus grave. Comme si l’ombre du destin couvrait le village, ce matin-là. J’ai ouvert le livre des Lectures prévues pour les sépultures. J’ai pris la première lecture, tirée du Livre de Job: Ah, si seulement on écrivait mes paroles, si on les gravait sur une stèle avec un ciseau de fer et du plomb, si on les sculptait dans le roc pour toujours (Jb 19, 23-24).

Job, ce jour-là, nous rappelait la dernière certitude sur laquelle je veux vous laisser: la mort est une chose dure. Alors, en face d’elle, il faut une vérité plus dure encore, quelque chose de gravé sur une stèle et dans le roc: Je sais, moi, que mon rédempteur est vivant, que, le dernier, il se lèvera sur la poussière; et quand bien même on m’arracherait la peau, de ma chair je verrai Dieu. Je le verrai, moi en personne, et si mes yeux le regardent, il ne sera plus un étranger. Mon cœur en défaille au-dedans de moi (Jb 19, 25-27). Il ne se détournera pas de moi, le Dieu qui n’est pas le Dieu des morts, mais des vivants. Je ne pensais qu’à cela pendant que les deux petits-enfants de celui qui était mort venaient communier, et je me demandais: comment penseront-ils à leur grand-père? Ce jour-là, je n’avais pas d’autre réponse que l’Eucharistie. Et je n’en ai toujours pas d’autre.

Alors, tous ensemble, nous avons invoqué la mort et le retour du Christ. Et, dans le petit cimetière de l’église, les dernières paroles sont tombées: Seigneur, ne condamne pas notre frère Elie. Devant Toi, qui serait trouvé juste si Tu ne lui obtiens par Toi-même le pardon? Donne-lui le repos et la lumière. Il s’appelait Elie. Il avait le même nom que celui qui, dans la Bible, avait vu Dieu dans le murmure et la brise qui rafraîchit, le même nom que celui qui avait appelé le feu du ciel sur le sacrifice offert par les hommes.

Bernard Bro, Devenir Dieu / extraits (Cerf, 1978)

image: Pericle Fazzini, La Résurrection – Salle d’audience Paul VI, Vatican (bestglitz.com)

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