Chemins de traverse – 10 / Graham Greene

Chemins de traverse – 10 / Graham Greene

Chemins de traverse – 10 / Graham Greene

Graham Greene

Le docteur ouvrit le tiroir de son bureau. A l’intérieur, il y avait une photographie de femme. Elle gisait là, dans l’attente, cachée aux regards étrangers, protégée de la poussière, toujours présente lorsque le tiroir s’ouvrait. 

Cette chambre me manquera… où que je sois. Vous ne m’avez jamais parlé de votre femme, docteur. Comment est-elle morte?

Maladie du sommeil. Elle passait beaucoup de temps dans la brousse, au début pour essayer de persuader les lépreux de venir se faire soigner. Nous n’avions pas, alors, contre la maladie du sommeil, les remèdes efficaces que nous avons à présent. Les gens meurent trop vite. 

Mon espoir était de finir dans le même bout de terre qu’elle et vous. Nous aurions composé un coin des athées, à nous trois.

Je me demande si vous seriez qualifié pour cela. 

Pourquoi pas? 

Vous êtes trop tourmenté par votre manque de foi, Querry. Vous le triturez sans arrêt, comme un bobo dont vous voudriez vous débarrasser. Je me contente du mythe, vous pas… vous voudriez être croyant ou incroyant. 

Quelqu’un appelle dehors, dit Querry. J’ai cru un moment que c’était mon nom. Mais quel que ce soit le nom que l’on crie, nous imaginons toujours que c’est le nôtre. Il ne s’en faut que d’une syllabe pour que ce soit le même. Nous rapportons tout à nous.

Vous avez dû connaître une foi immense pour qu’elle vous manque à ce point. 

J’ai avalé d’un trait tous leurs mythes, si vous appelez cela la foi. Ceci est mon corps, ceci est mon sang. Maintenant, lorsque je relis ce passage, son symbolisme m’apparaît très évident, mais comment espérer que de pauvres hommes habitués à manier leurs filets et leurs barques aient reconnu le symbole? Ce n’est qu’à mes moments de superstition que je me rappelle avoir renoncé au sacrement avant d’avoir renoncé à la foi et les prêtres y trouveraient sûrement un rapport. Je suppose que la foi est une sorte de vocation et que la plupart des hommes n’ont pas de place, en leur cerveau ou en leur coeur, pour deux vocations. Si nous croyons vraiment à quelque chose, nous n’avons pas le choix, n’est-ce pas? Il nous faut aller toujours plus loin. Autrement la vie, lentement, effrite et épuise la foi. Mon architecture était statique. On ne peut pas plus être un demi-croyant qu’un demi-architecte.

Voulez-vous dire que même cette moitié, vous avez cessé de l’être?

Sans doute ma vocation n’était-elle pas assez forte, dans un sens comme dans l’autre, et le genre de vie que j’ai mené a tué les deux. Il faut qu’une vocation soit très solide pour résister au succès. Le prêtre en vogue et l’architecte en vogue… leurs talents facilement tués par le dégoût.

Le dégoût?  

Le dégoût de la louange. Comme cela vous écoeure, docteur, à force de stupidité! Les mêmes gens qui détruisaient mes églises glorifiaient ensuite le plus bruyamment ce que j’avais construit. Les livres qu’ils écrivaient sur mes oeuvres, les pieuses intentions qu’ils m’attribuaient, suffisaient à me donner la nausée devant ma planche à dessin. Il aurait fallu plus de foi que je n’en avais pour résister à cela…

La plupart des hommes semblent supporter le succès assez agréablement. Mais vous, vous êtes venu ici. 

Je crois que je suis guéri d’à peu près tout, fût-ce du dégoût. J’ai été heureux ici…

Graham Greene, La saison des pluies (Laffont, 1960)

image: Léproserie – Nacopa / Mozambique (santegidio.org)

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