Marie Cénec
Parfois il faut arrêter. La parole que nous portons ne peut être accueillie ou entendue; nous ne pouvons plus rien apporter de constructif et il ne nous reste plus qu’à faire demi-tour en secouant la poussière de nos chaussures. Combien cela est dur à vivre, surtout si l’on s’est engagé dans une relation, un groupe, ou un projet depuis des mois, voire des années! Après avoir pris sur soi, s’être investi sans compter, renoncer à poursuivre la mission que l’on s’était donnée peut être ressenti comme un échec.
Nous ne sommes pas toujours l’homme ou la femme de la situation, même si on a pu nous le faire croire. Mais que l’illusion vienne de nous ou des autres, quand on souffre d’une propension à vouloir sauver ses prochains, le mi leu ecclésial peut devenir un lieu dangereux. Baignée dans les injonctions à l’amour, à la patience, à la compréhension, au pardon; habitée d’une espérance patinée de mégalomanie au nom du avec Dieu tout est possible; encouragée dans sa tendance à tout accepter avec endurance et persévérance au nom de sa foi… la personne qui se lance dans une entreprise de sauvetage amical ou institutionnel peut se mettre en danger, car ni les bonnes intentions, ni les prières, ni même une affection sincère ne garantissent une quelconque amélioration. Qui ne veut changer ne change pas, qui ne veut pas être aidé ne peut l’être.
Quand nous sentons en nous cette immense prétention à imaginer pouvoir sauver l’autre, il peut être utile d’observer cet élan intérieur, ce désir un peu fou. Nous pouvons accompagner, écouter, soutenir, mais toujours dans la clarté que seule donne une véritable humilité: une humilité reposant sur une profonde connaissance de soi et de l’humanité qui permet d’accepter que le mal et la souffrance nous dépassent et que parfois, on n’y puisse rien. Notre seule responsabilité alors est de refuser de nous laisser happer par la tentation de faire l’impossible et de renoncer à offrir même notre présence.
Le désir de faire le bien autour de soi est tellement touchant, si profond et si beau, mais sommes-nous à notre juste place ou sommes-nous en train de céder à une vieille addiction si répandue en Eglise, celle de la drogue dure de l’idéal de l’amour chrétien coup avec une dose de toute-puissance?
Marie Cénec, Les insauvables / Extrait, dans: Itinéraires – No 133, 2026 (revue-itineraires.ch)
image: Marie Cénec (spinescent.blogspot.com)



