Inès de la Fressange
On peut trouver des maîtres lamas, dans l’Himalaya, qui brillent par leur discrétion. Peut-être est-ce la montagne qui impose une modestie, et ce pas lent et réfléchi qui laisse la sagesse s’installer.
Quoi qu’il en soit, j’imagine qu’il est difficile, deans ces cathédrales de pierre si près des nuages, de ne pas penser à l’Eternel. Contrairement à toi, je reste dans la vallée, les pieds bien ancrés dans mes convictions, et je ne doute pas qu’il existe une vie après le corps. D’abord parce que j’ai observé le miracle des structures vivantes, cette machinerie inouïe qui se met en marche pour créer la vie, mais aussi lu tous ces récits de saints, visionnaires, malades ayant subi des arrêts cardiaques, tant de témoignages semblables et fascinants. La foi ne demande pas de preuves, mais aujourd’hui la science ne contredit pas les croyances.
Aspirer à la sagesse, à la bonté, à la dignité, à l’empathie, désirer mourir sans regrets ni honte sont à mon sens déjà une religion. Je pense que nous sommes tous liés les uns aux autres et je crois à l’effet papillon: un sourire (ou disons un geste généreux, pour éviter toute espèce d’ambiguïté) adressé à quelqu’un peut avoir toute une suite de conséquences.
J’estime donc que le moment est venu de transmettre ce qui me tient à coeur, puisque rien ne restera de moi après ma mort et je ne m’en soucie guère. Aujourd’hui, je trouve qu’il est plus réjouissant de donner à un jeune l’impulsion pour se réaliser, lui offrir ma confiance et l’encourager, plutôt que d’écrire mon autobiographie.
Il y a un étendard auquel je crois fermement et que je suis prête à brandir avec conviction, au risque de passer pour une pauvre naïve. Ce drapeau est celui de l’amour. A notre dernière heure, seuls dans une maison isolée, dans un hôpital pour vieillards séniles, sous les rues d’un bus, la seule question que nous nous poserons sera: Comment ai-je aimé?
Erri de Luca & Inès de la Fressange, L’âge expérimental (Gallimard, 2026)
image: Inès de la Fressange (purepeople.com)



