L’écharde dans la chair – 15

L’écharde dans la chair – 15

L’écharde dans la chair – 15

Jean-François Noel

Eloge de la sainteté ordinaire – XV

Dans un orchestre symphonique, on ne demande pas au triangle d’imiter le violon. Et même s’il peut sembler méprisable à ce dernier de n’avoir à frapper qu’une ou deux fois sur un bout de métal, son silence ruinerait tout l’orchestre. La place de chacun, la plus humble soit-elle, est indispensable. Nous participons à une symphonie dont nous ne connaissons pas encore l’effet définitif, puisque tout le monde n’a pas fini d’accorder son instrument. D’abord il faut trouver le talent, le registre dans lequel je peux déployer ce que j’ai à donner aux autres et à Dieu. Ensuite, il faut que je m’accorde à la tonalité des autres. Notre vie humaine ressemble aujourd’hui à ce prélude que tous les amateurs de concert connaissent: l’incroyable cacophonie des instruments qui s’accordent entre eux, juste avant l’arrivée du chef. Bien sûr, certains d’entre nous connaissent déjà leur partition, mais il faut attendre la levée de la baguette du chef d’orchestre…

Personne ne pourra jamais imiter ce petit mouvement du coeur qui a fait lever les yeux de Matthieu le publicain vers le Maître, ce petit mouvement, si infime soit-il, qui a suffi à ce qu’il laisse là tous ses comptes et s’avance sans hésiter vers l’inconnu. Ainsi je vais découvrir que, à sa suite, et au milieu même de mes préoccupations trop humaines, j’attends Quelqu’un, comme on attend un roi, sans rien savoir de ce qui se passera ensuite.

Que cherchait-elle, la Marie Madeleine, dans ces corps à corps éperdus? Et pourtant, à chaque fois, elle était prête à recommencer, à y croire à nouveau et à tout donner. Tous ces bras, tous ces torses d’homme qui l’avaient étreinte et l’avaient abandonnée, la laissaient plus faible, plus esclave que jamais. Il n’a fallu que deux simples pieds qu’elle eut envie de couvrir de baisers et de parfum, quitte à être prise pour une folle, pour que le vrai désir qui brûlait son corps soit enfin pleinement accueilli et qu’elle renaisse au grand plaisir comme une vierge nouvelle.

Nous ne nous sommes peut-être pas roulés dans le stupre, mais ne nous est-il jamais arrivé de vouloir nous perdre dans le corps de l’autre, et d’oublier qu’il pourrait, ce même corps, nous mener au-delà, juste au bord de Dieu?

Jean-François Noel, L’écharde dans la chair – Eloge de la sainteté ordinaire (Desclée de Brouwer, 2011)

image: Duccio di Buoninsegna, La transfiguration (nationalgallery.org.uk)

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