Chemins de traverse – 827 / Evelyn Waugh

Chemins de traverse – 827 / Evelyn Waugh

Chemins de traverse – 827 / Evelyn Waugh

Evelyn Waugh

J’en ai connu d’autres comme Sebastian, et je crois que les êtres de cette espèce sont aussi proches de Dieu qu’ils Lui sont chers. Il continuera de vivre sans appartenir tout à fait, sans être totalement étranger non plus à la communauté; il deviendra l’une des silhouettes familières du couvent; on le verra vaquer à ses petites occupations dans l’enceinte du monastère, avec son balai et son trousseau de clés. Les pères les plus âgés auront un faible pour lui; il sera un objet de sourire chez les novices. Tout le monde saura qu’il lui arrive de boire; deux ou trois jours par mois peut-être il disparaîtra et tout le monde hochera la tête en souriant et dira, chacun à sa façon: Voilà le vieux Sebastian qui est encore en goguette, et puis on le verra revenir, échevelé et piteux, et pendant un jour ou deux on ne trouvera pas plus dévot à la chapelle. Il est plus que probable qu’il aura dans le jardin ses cachettes, où il gardera une bouteille pour boire un coup de temps à autre, en douce.

On se servira de lui comme de guide, chaque fois qu’on aura la visite d’un touriste anglais; et il charmera si bien les visiteurs qu’avant de partir ils demanderont à qui ils ont eu affaire; peut-être leur donnera-t-on à entendre qu’il a de très hautes relations dans son pays. S’il vit assez longtemps, des générations de missionnaires, au fond de toutes sortes de pays lointains, se souviendront de lui comme d’un étrange vieux bonhomme qui, sans qu’ils sachent pourquoi, faisait partie du grand espoir qu’éveillaient en eux leurs jours d’étude, et ils ne l’oublieront pas en disant leur messe.

Lui, verra sa dévotion croître en douce et inoffensive excentricité, multiplier les adorations intenses qui lui seront très particulières; on le trouvera à la chapelle aux heures où il n’y a personne, jamais quand il faudra. Et puis un beau matin, après un de ses accès, on le ramassera à l’entrée du monastère, mourant, et seul un bref clignement de sa paupière les avertira qu’il est encore conscient, lorsqu’ils lui admiistreront les derniers sacrements.

Ce n’est pas une façon si mauvaise d’aller au bout de sa vie…

Evelyn Waugh, Retour à Brideshead (coll. Pavillons Poche/Laffont, 2017)

image: Anthony Andrews et Jeremy Irons dans: Brideshead revisited –  Série ITV de Charles Sturridge et Michael Lindsay-Hogg (1981)

 

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