Morceaux choisis – 462 / Charles Péguy

Morceaux choisis – 462 / Charles Péguy

Morceaux choisis – 462 / Charles Péguy

Charles Péguy

Il faut que toute place soit tenue. Toute vie vient de tendresse. Toute vie vient de ce tendre, de ce fin bourgeon d’avril, et de cette sève qui pleure en mai, et de la ouate et du coton de ce fin bourgeon blanc qui est vêtu, qui est chaudement, qui est tendrement protégé d’un flocon d’une toison d’une laine végétale, d’une laine d’arbre. En ce flocon cotonneux est le secret de toute vie. La rude écorce a l’air d’une cuirasse, en comparaison de ce tendre bourgeon. Mais la rude écorce n’est rien, que du bourgeon durci, que du bourgeon vieilli. Et c’est pour cela que le tendre bourgeon perce toujours, jaillit toujours dessous la dure écorce. Sans ce bourgeon, qui n’a l’air de rien, qui ne semble rien, tout cela ne serait que du bois mort. Et le bois mort sera jeté au feu.

Ce qui nous trompe, c’est que cette rude écorce vous écorche les mains; et ni de l’épaule vous ne faites bouger le tronc d’un millième de millimètre, ni du pied vous ne  pouvez faire bouger une de ces grosses racines d’un millième de millimètre; ni de la main une seule de ces grosses branches; et c’est à peine si vous ébranleriez quelques-unes de ces petites branches; et si vous les feriez balancer; au lieu que le bourgeon ne résiste point sous le doigt et d’un coup d’ongle le premier venu vous fait sauter un bourgeon; qui développé vous ferait une branche plus grosse que la cuisse.

Car il est plus facile, dit Dieu, de ruiner que de fonder; et de faire mourir que de faire naître; et de donner la mort que de donner la vie.

Et le bourgeon ne résiste point. C’est qu’aussi il n’est point fait pour la résistance, il n’est point chargé de résister. C’est le tronc, et la branche, et cette maîtresse racine qui sont faits pour la résistance, qui sont chargés de résister. Et c’est la rude écorce qui est faite pour la rudesse et qui est chargée d’être rude. Mais le tendre bourgeon n’est fait que pour la naissance et il n’est chargé que de faire naître.

Charles Péguy, Le Mystère des saints Innocents / extrait, dans: Oeuvres poétiques et dramatiques (Bibliothèque de la Pléiade/Gallimard, 2014)

image: http://floraurbana.blogspot.ch

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