Jésus-Christ ou rien – 25

Jésus-Christ ou rien – 25

Jésus-Christ ou rien – 25

Jésus-Christ ou rien – XXV

Bernard Bro

Il n’y a pas d’autres manières de refuser le mal que ces deux-ci: ou bien au nom de la justice, on s’endurcit pour supprimer le mal, mais du même coup, on s’endurcit contre les hommes et contre Dieu; ou bien en désarmant de toute justice, on se laisse blesser par le mal comme Dieu Lui-même a été blessé, on accepte la blessure mieux encore si l’on est innocent que si l’on est coupable. En un mot, il s’agit de reconnaître le nom propre du Dieu crucifié, de choisir dans notre vie, la réalité la plus sublime et la plus proche qui nous soit dévoilée du mystère de Dieu: la miséricorde.

Qu’est-ce donc que la miséricorde, sinon ce partage même de la blessure de Dieu en face du mal? C’est prendre sur soi le mal, non pas parce qu’il nous atteint, ou parce que c’est notre devoir de l’assumer, mais parce que l’amour nous a fait partager le destin de celui qui souffre plus que nous. Prendre sur soi le mal de l’autre parce qu’on l’aime plus que soi. La profondeur de la miséricorde se situe au-delà de toute idée de victoire ou de défaite. Elle se prend de l’amour quand il est absolu, et donc quand il n’y a plus rien à craindre, à perdre ou à gagner: alors il peut libérer toute la gratuité et la violence infinies de son besoin de don et de partage.

Tant que nous voulons un monde où les fruits de notre labeur et de notre justice ne soient pas compromis par le péché et la faute des autres, tant que nous sommes crispés parce que d’autres sont pécheurs et fautifs alors que nous n’y sommes pour rien; tant que nous nous dégoûtons nous-mêmes de notre propre échec, de notre passé ou de notre incapacité, nous sommes encore dans l’ordre de la justice; nous ne sommes pas sortis de la révolte. Oui, la révolte peut survenir dans nos vies par tous les horizons alors même que nous ne nous y attendons pas.

Il y a un moment dans chacune de nos vies où il faut se laisser toucher. Nous le savons bien, chaque fois que nous refusons, c’est le Christ que nous refusons. Il n’y a pas moyen d’échapper à l’insistance du Christ: Soyez miséricordieux comme votre Père est miséricordieux (Lc 6, 36). Laissons-nous toucher par toute misère. Alors vous vous préparez à vous laisser toucher par la misère même de Dieu qui est la seule victoire possible sur le mal: la miséricorde.

Et c’est la seule réalité dont le Christ nous ait dit qu’elle nous jugerait: Amen, je vous le dis: chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait (Mt 25, 40).

Bernard Bro, Le pouvoir du mal / extraits (Cerf, 1976)

image: Pericle Fazzini, La Résurrection – Salle d’audience Paul VI, Vatican (bestglitz.com)

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